L’Investissement Socialement Responsable (ISR), tiré par l’offre, s’impose petit à petit dans l’esprit des acteurs financiers désirant donner du sens à leurs placements. Mais peut-il être pour autant performant ?
Les marchés financiers traversent l’année 2007 en cahotant…. Tous ? Pas si sûr, le marché de l’Investissement Socialement Responsable (ISR) explose. Il a bondi de 26% en 2006, représentant un montant de 12 milliards d’euros. Sur le marché ISR global, comprenant les fonds ISR, l’épargne salariale et les mandats de gestion, ce sont 16 milliards d’euros qui ont été placés, un chiffre en progression de 88%. L’épargne solidaire, qui permet de financer des projets à vocation sociale, voit aussi ses encours progresser. Près de 1,3 milliards d’euros ont été collectés en 2006, en augmentation de 43%. Les investisseurs font de plus en plus le choix de placer leur argent dans des fonds éthiques et solidaires. L’ISR est-il un simple mouvement idéaliste ou bien répond-il à une recherche de valeur à long terme ? « Les critères environnement, social et gouvernance (E, S et G) sont des éléments très concrets qui contribuent à une meilleure compréhension d’ensemble de la gestion des entreprises. L’essor de l’ISR ne correspond pas à un mouvement idéaliste, mais traduit au contraire une vision de plus en plus pragmatique de l’entreprise », répond Xavier Desmadryl, responsable mondial de la recherche ISR chez HSBC Investment et co-président du groupe de travail Asset Management du programme des Nations-Unies pour l’environnement et la finance (Unepfi). L’entreprise Enron, qui a fauté dans la gouvernance à travers les nombreuses malversations comptables, a vu sa capitalisation boursière complètement dévaluée. Faillir dans un des critères E, S et/ou G peut donc entraîner des pertes financières très problématiques pour les investisseurs. « C’est pourquoi ces critères devraient faire partie de l’analyse risques et opportunités des entreprises , et être intégrés dans les modèles de valorisation des titres », ajoute-t-il. Les sociétés de gestion ayant réalisé le poids des critères extra-financiers dans le niveau de performance à moyen ou long terme des entreprises ont ainsi multiplié leurs portefeuilles de fonds ISR. « On comptait 144 fonds ISR sur le marché français en 2006, contre 30 en 2001. Pour un marché de niche, la croissance est assez exceptionnelle. En terme de fonds, la France est un des marchés les plus développés en Europe après les pays du nord et la Grande-Bretagne. Sa particularité est d’avoir été tiré par l’offre et rattrapé par la demande », explique Anne-Catherine Husson-Traoré, directrice générale de Novethic. De même, selon un sondage réalisé en 2006 par IFOP pour le magazine Investir, 83% des actionnaires français comptent prendre en compte la politique « socialement responsable » des entreprises dans leurs choix futurs de fonds. Investir dans des fonds ISR sonnerait-il désormais comme une évidence ?
Une goutte d’eau dans l’océan ?
En 5 ans, l’éventail de l’offre s’est considérablement enrichi, avec la naissance de nombreuses niches. Au départ tournés vers des préoccupations générales, les portefeuilles ISR comprenaient pêle-mêle des fonds de sociétés soucieuses des questions morales, sociales, environnementales et de gouvernance de gestion. Avec la maturation du marché des fonds ISR, les gestionnaires cherchent à se différencier. La nouveauté se trouve dans l’émergence de fonds thématiques spécialisés dans l’eau, l’environnement, le carbone, ou encore les droits de l’homme, comme le fond « liberté et solidarité » crée par la Fédération Internationale des Droits de l’Homme. « Etant donnée l’attention croissante portée sur les sujets sociaux et environnementaux, les gens s’éveillent à une forme de conscience et réalisent que cela peut valoir le coup de confier leur épargne à des fonds ISR thématiques », souligne Laurence Loubières, analyste en placement éthique chez Meeschaert Gestion, première banque à avoir proposé en 1983 des fonds éthiques à la demande de congrégations religieuses. « Auparavant les gestionnaires privilégiaient les bonnes pratiques et la qualité du management. Ils sélectionnent désormais les entreprises qui luttent contre le changement climatique, qui favorisent la limitation de la consommation en eau, … Les objectifs deviennent de plus en précis », analyse Valery Lucas-Leclin, gérant ISR et co-directeur de la recherche à la Société Générale. Malgré un large choix dans l’offre, les placements solidaires restent très limités auprès du grand public. Une mauvaise diffusion de l’information au sein des sociétés, une publicité quasi inexistante expliquent pourquoi les particuliers détiennent seulement 37 % des fonds ISR. « En revanche, certains organismes d’Etat comme les caisses de retraite et les mutuelles abondent de plus en plus dans le sens de ces placements. Le fonds de réserve des retraites a ainsi confié 3 milliards à des banques pour constituer des fonds ISR, notamment dans les droits de l’homme et l’environnement », se réjouit Laurence Loubières. Une exception qui confirme la règle, les ISR restant globalement peu connus. Seraient-ils moins rémunérateurs que des fonds classiques?
Une performance sous-estimée
« On pense à tort que l’investissement dans des ISR entraîne une sous performance chronique. Or une étude réalisée par le programme des Nations-Unies pour l’environnement et la finance (Unepfi) et Mercer Investment a conclut qu’il n’y avait pas de malédiction dans l’ISR. Sa performance est sensiblement en ligne avec celle d’un investissement classique sur une durée de trois à cinq ans », répond Xavier Desmadryl. « A la Financière de Champlain, nous avons fait le pari que les fonds extra-financiers sont rentables sur le long terme. Nous avons pris le parti de considérer que l’ISR entraîne un cercle vertueux avec les clients, les fournisseurs,…générant un meilleur fonctionnement de l’entreprise. C’est une gestion de conviction qui ne doit pas oublier d’être performante », ajoute Isabelle de Priaulet, directrice de la communication. ISR n’est donc pas synonyme de sous performance, de même que l’épargne solidaire ne signifie pas investir à fonds perdus. « Chez Finansol, les clients se préoccupent plus de l’utilité sociale de leur épargne que de la rentabilité. Mais non, ils ne perdent pas d’argent, les fonds sont rémunérés ! », martèle François de Witt, président de finansol.org, le collectif regroupant les acteurs de l’épargne solidaire. Certains fonds ISR permettent même d’obtenir des gains supérieurs à ceux de valeurs classiques. « Pour les fonds environnementaux, les performances sur trois ou quatre ans supplantent les valeurs du marché : 90% de gains ces trois dernières années pour les premiers, contre 60% pour l’indice MSCI world représentant les principaux titres au niveau mondial », souligne Eric Borremans, chargé de l’investissement responsable et du développement durable de BNP Paribas AM. Pourquoi, parmi les fonds ISR, les énergies renouvelables suscitent-elles tant l’intérêt des investisseurs ? « Un cadre réglementaire favorable allié à une reconnaissance générale du besoin en énergie renouvelable pour le futur a fait exploser les ventes des fonds environnementaux », explique Valery Lucas-Leclin. « Avec la prévision d’une forte augmentation du prix du pétrole – raréfaction des puits à partir de 2011 et menaces du président Vénézuélien Hugo Chavez d’augmenter le prix à 150 voire 200 dollars le baril, contre 100 actuellement-, l’intérêt des sociétés de gestion pour les énergies alternatives s’accroît », ajoute Xavier Desmadryl. Au risque de provoquer l’émergence d’une bulle spéculative. Les secteurs de l’éolien, du solaire, des agrocarburants, des céréales - soit les plus demandés - sont les plus concernés. « Il y a encore 2, 3 ans on gagnait à tous les coups ; désormais il y a une chance sur deux de perdre beaucoup d’argent dans ce secteur. A côté de valeurs surcotées (management médiocre, peu de capacités à se développer…), co-existent des valeurs performantes. Il faut bien s’informer, être méfiant et sélectif », conseille Valéry Lucas-Leclin.
Des garde-fous plus nombreux
Les agences de notations ont joué un rôle clé dans le développement du marché de l’IRS (cf. encadré). Mais avec la professionnalisation du secteur, la tendance est désormais au développement d’équipes internes dans l’investissement socialement responsable. Selon une étude de Novethic réalisée fin 2006, 60% des sociétés de gestion possèdent une compétence interne d’analyse extra-financière. Pour bâtir leurs portefeuilles, les 40% restant n’ont d’autres choix que de se fier aux résultats des agences de notation. En France, Vigeo et Innovest se sont imposées comme les leader du marché. Entre 60 et 65 % des sociétés de gestion françaises contre 23 % se fournissent respectivement chez ces agences. Mais ces données ne suffisent pas en elles-mêmes. « Chez BNP Paribas AM, la notation des agences type Vigeo et Innovest sert de base à l’avis de nos analystes extra-financiers. Nous avons nos propres critères et nous effectuons une évaluation à travers des entretiens avec les entreprises pour approfondir des questions particulières », assure Eric Borremans. Isabelle de Priaulet de la Financière de Champlain se montre aussi critique : « Nous allons nous-mêmes sur le terrain pour vérifier auprès des DRH, des délégués syndicaux, des fournisseurs… que les informations données correspondent effectivement à la réalité ». Le créneau étant prometteur, certaines sociétés de gestion n’hésitent pas à utiliser ces notes sans prendre aucun recul. Mais les notes des agences de notation ne font donc pas paroles d’évangile dans les sociétés de gestion ISR équipées de spécialistes sur ces fonds. Mais il n’existe pas de méthodologie commune comme c’est le cas pour l’analyse financière classique. « Chaque société de gestion donne ses propres poids aux critères en fonction de ses convictions. C’est un champ qualitatif où existe une grande part de subjectivité. Pour performer à long terme, nous avons recours aux méthodes de l’analyse financière », explique Valery Lucas-Leclin. Finansol a même crée son propre label. « Finansol est donné par un comité indépendant composé de spécialistes de la finance. Les conditions à son obtention sont double : il faut être solidaire et transparent. De plus en plus de produits cherchent à l’obtenir aujourd’hui », se félicite François de Witt, président de Finansol.
Du choix des fonds ISR
Avec la multiplication des expertises, des notes et des labels, les méthodes d’analyse ISR sont presque aussi nombreuses que les sociétés de gestion qui les gèrent. Qu’ont de commun les fonds ISR ? Pour sélectionner les fonds, les gestionnaires utilisent des filtres sociaux, environnementaux, ou éthiques. Les gérants ISR privilégient l’un ou l’autre de ces critères, en fonction de leur sensibilité, de leurs valeurs et de leurs principes. Certains fonds vont littéralement exclure toutes les sociétés qui appartiennent à des secteurs peu “recommandables”, comme l’armement, le tabac, l’alcool, les jeux, la pornographie… D’autres sociétés de gestion vont sélectionner des fonds d’entreprises qui agissent dans le sens d’une meilleure prise en compte des enjeux environnementaux. Une gestion ISR consiste aussi à investir dans des sociétés qui se distinguent par leur bonne gouvernance, c’est-à-dire qui ont une politique sociale interne irréprochable, qui font des efforts au niveau de la formation, de l’égalité des chances des salariés ou de l’évolutivité des emplois. D’autres gestionnaires utiliseront enfin l’analyse ISR en complément de l’analyse financière classique. Dans ce cas, la performance des fonds prime sur l’utilité sociale, environnementale ou éthique des placements. La palette de choix est donc très large et il est parfois difficile de s’y retrouver. Comment dans ce contexte repérer les fonds ISR fiables ? « Seule une vingtaine de sociétés de gestion adhèrent au code de transparence mis en place par l’Association Française de la Gestion Financière et le FIR/Eurosif. Le constat n’est pas anodin. Il signifie que les industries de gestion ISR manquent dans leur très grande majorité de transparence », avertit Michel Lemonnier de Groupama AM. Mieux vaut donc se méfier des sociétés qui ne publient pas le contenu de leurs portefeuilles. Les fonds ISR manquent parfois de clarté, ce qui rend difficile le choix du « bon » portefeuille, celui qui correspond à ses véritables convictions. Certains portefeuilles de fonds ISR révèlent ainsi des surprises. Certains vont par exemple intégrer des sociétés actionnaires dans le nucléaire, considérant que ce type d’énergie ne rejette pas d’émission de CO2, contrairement à d’autres énergies comme le charbon. Alors que d’autres s’y refuseront, soulignant la dangerosité des centrales. « Tout investisseur a le droit d’aimer ou de ne pas aimer une activité », glisse Valery Lucas-Leclin. La qualité de sélection des ISR varie selon les approches et la méthodologie d’analyse ISR - utilisation de filtres sociaux, environnementaux ou éthiques, sélection des meilleurs ou encore évaluation ISR comme complément à l’analyse classique –. « Certaines sociétés sont laxistes, d’autres sont beaucoup plus strictes dans le choix de leurs fonds. Chez Groupama AM, nous sélectionnons les 30% de fonds les mieux notés ; nous réduisons considérablement l’univers des possibles, évitant ainsi les fonds douteux », commente Michel Lemonnier. Pour trier les fonds, la meilleure solution consiste encore à faire appel aux entreprises qui les notent. Novethic, en partenariat avec Amadeis, renouvelle tous les semestres les notations attribuées aux fonds ISR. Chacun est évalué par une note allant de AAA pour les meilleurs – parmi lesquels le fonds « Euro Capital Durable » de Groupama AM, premier fonds noté AAA en 2005 - à BBB pour les plus mauvais élèves.
La sous-performance chronique des fonds ISR, ainsi que leur spécificité, est donc bien un mythe. Tout dépend de ses priorités – recherche de performance ou utilité sociale, environnementale et éthique de son argent - et de la qualité des informateurs et des gérants à qui les investisseurs confient leurs bas de laine.